Interview Caroline Amorretti, La vie d'Ana après la mort in utero


L'écriture permet de se reconstruire face au drame. Qu'en est-il de ces parents qui ont vécu la tragédie de la perte d'un bébé ? Pourquoi ont-ils décidé d'écrire leur histoire? Quels messages ont-ils souhaité passer à travers leur témoignage?


Chaque mois, sur ce blog à la rubrique 'Rencontre littéraire', vous retrouverez l'interview intégrale de l'auteur d'un ouvrage sur le deuil périnatal.



Présentation


Caroline Amoretti retrace son parcours de mamange dans son livre 'La vie d'Ana après la mort in utero'.

Caroline est expatriée aux Etats-Unis avec son mari et ses enfants quand la vie de son bébé Ana s'arrête in utero, sans aucune explication. Dans ce livre, rédigé sous forme de journal intime, Caroline se livre sans filtre sur le drame de la perte d'un enfant, sur sa foi inébranlable et sur la force de sa famille.


A propos de ton parcours


Quelle est la composition de ta famille? Comment est venu ton désir d'enfant, ton projet de grossesse?

Avec mon mari, quand nous avons pensé à un troisième enfant et que je suis tombée enceinte d’Ana, j’étais déjà la maman de deux enfants de 7 et 4 ans. Nous sommes tous les deux issus de familles nombreuses et il était hors de question pour nous d’en rester là. Je savais depuis longtemps que je voulais au moins trois enfants.


Atteinte du syndrome des ovaires polykystiques, je savais qu’une grossesse pouvait se faire attendre et pourtant j’ai eu l’agréable surprise de voir mon Ana se nicher au creux de moi, beaucoup plus rapidement que pour mon second enfant.


A quel terme s'est arrêtée ta grossesse? Que s'est-il passé?


Ma grossesse s’est arrêtée à 31 SA et 3 jours. En réalité, elle est née à 31 SA et 6 jours, mais j’ai l’intime conviction d’avoir su quand elle m’a quittée le vendredi 11 juillet 2014 un peu avant minuit. Cela m’a été confirmé à l’hôpital le lendemain, et elle n’est née que le lundi soir. (Certains pourraient dire que je chipote, mais à mon sens, quand il est question de deuil périnatal, les heures et les jours comptent plus lourd …).


Je ne sais pas ce qui s’est passé, les médecins non plus… Elle était absolument « parfaite » selon les dires du médecin à l’écho du 3e trimestre quelques jours plus tôt. Ma grossesse était parfaite, pas de nausées, avec l’impression de « rayonner », que tout était parfaitement en place jusqu’au jour du drame.


Peux-tu nous décrire la manière dont l'équipe médicale t'a accompagné ? Quelle place a été accordée à ton conjoint dans cet accompagnement?

Mon histoire est arrivée aux États-Unis où tout ne se passe pas pareil qu’ici en France. Mon obstétricien qui, là-bas, suit les patientes jusqu’à l’accouchement m’a retrouvé assez rapidement à l’hôpital où je venais tout juste de m’inscrire quand les infirmières ont vu que mon monitoring ne « tournait pas rond ». J’ai d’ailleurs compris que quelque chose se passait quand, tout à coup, je me suis retrouvée dans une chambre d’observation, sans plus aucune nouvelle de celles et ceux qui m’avaient prise en charge au départ. Si je dois caractériser mon sentiment dans les premiers temps, celui de l’annonce et du diagnostic, c’est bien celui de la solitude. Mon mari ne m’avait pas encore rejointe, le personnel hospitalier n’était visiblement pas à l’aise à l’idée – n’avait peut-être pas le droit – d’annoncer une mauvaise nouvelle.


Mon médecin n’a d’ailleurs pas eu besoin de m’annoncer que ma petite fille était morte in utero, le silence de l’échographie parlait pour elle, les images d’un petit bébé flottant restent encore bien ancrées dans ma mémoire, même six ans après les faits.

Mon mari est finalement arrivé pour me soutenir, mais il ne lui a pas été donné un autre rôle que d’être le triste témoin de ce qui nous arrivait.


Comment s'est passé l'accouchement? Le retour à la maison?


L’accouchement s’est fait par déclenchement le dimanche matin suivant, après avoir passé une nuit d’angoisse à prier que tout cela ne soit pas vrai. Il a bien fallu se rendre à l’évidence que si, et qu’il me fallait passer par l’horreur d’accoucher de notre bébé que nous attendions tant et qui était mort, brutalement, sans prévenir. Je dis « nous » parce qu’à partir de ce moment-là, mon mari ne m’a plus quittée, je ne sais pas comment j’aurais fait autrement si les services américains avaient été plus stricts sur le sujet de l’accompagnement. Il est resté les 3 jours d’hôpital à mes côtés, il a même pu dormir avec moi pour ma nuit de post-partum.

Ana est née à 21h47, le lundi soir. Cet accouchement a été très long, près de deux jours à forcer la sortie de ma petite fille que mon corps avait si bien pris soin de protéger…


Je dirais que seulement 50% du personnel hospitalier savait gérer les cas d’accouchements comme le mien, beaucoup de maladresses ont été commises (il m’a été insupportable d’entendre parler de modalités d’enterrements et de crémations quand on prie encore si fort pour qu’un miracle se produise et nous tire de ce cauchemar invraisemblable), certains ont tout de même su apporter un peu de douceur à notre malheur…


Ce qui a été le plus dur à vivre est la prise en charge. Une fois l’accouchement terminé, je redevenais une mère normale en « post-partum », au milieu des mères avec des bébés vivants, avec une nurserie en face de ma chambre, j’ai pris ainsi une nouvelle fois de plein fouet la cruauté de ma nouvelle réalité.


Je suis rentrée à la maison dans un brouillard épais à devoir gérer la peine de mes deux autres enfants en plus de la mienne et en plus d’une montée de lait pour laquelle on ne m’avait absolument rien donné pour la stopper…


A propos de ton livre


Pourquoi as-tu voulu écrire ton histoire ?


À peine rentrée à la maison, la vie a dû continuer. Nous étions en plein été en Californie, et il fallait bien occuper les enfants… J’ai passé de longues heures à les surveiller près d’une piscine sans pouvoir les rejoindre – post-partum oblige – et j’ai donc eu l’idée d’écrire ce qui était arrivé pour ne rien oublier. C’était mon obsession : ne pas l’oublier, ne pas tourner la page comme l’entourage semblait avoir envie que je le fasse. Je suis aujourd’hui très heureuse d’avoir noirci mon carnet avec tous les détails de ce que je vivais, car j’ai effectivement ainsi gardé le souvenir de beaucoup de choses que j’aurais vraiment fini par laisser s’effacer… En plus de faire office de journal, mon carnet m’a aussi servi à exorciser ma peine et à tout « cracher » sur du papier, sans filtres, sans faire bonne figure et pour juste écrire la vérité crue. C’est après quelques mois d’écriture que j’ai eu l’idée de transformer ces lignes en livre de mon histoire, de pouvoir dire à d’autres mamanges que cela arrivait bien aussi aux autres, mais que personne n’en parlait…


Au fur et à mesure que j’allais mieux, j’ai eu de plus en plus de recul et de motivation pour poursuivre l’écriture de mon livre, pour parler de ma fille, de ma foi qui m’aidait à me reconstruire afin de pleinement encourager ceux qui vivraient une expérience similaire.


Combien de temps as-tu consacré à l'écriture de ton livre? A-t-il été facile de trouver un éditeur? Qu'as-tu ressenti à la publication de ton témoignage?

J’ai mis huit mois à l’écrire. Mon écriture s’est vraiment faite au fur et à mesure que je traversais mon deuil, que ma grossesse espoir se déroulait presque mois pour mois avec celle d’Ana l’année passée.


Facile de trouver un éditeur, oui et non… Non, parce que ce n’est jamais facile de trouver un éditeur qui a envie de miser sur vous. Oui, parce que le sujet est tellement tabou qu’il n’y a pas beaucoup d’ouvrages qui parlent du deuil périnatal. Mon éditeur m’a d’ailleurs confirmé par la suite que ce thème était très peu traité et qu’il m’avait choisie pour en parler.

Après avoir essuyé quelques refus chez les éditeurs classiques, j’ai opté pour une maison d’édition avec une ligne éditoriale qui traitait de la spiritualité puisque je parlais beaucoup de ma foi en Dieu dans mon témoignage.


Que souhaites-tu dire à tes lecteurs?


Je souhaite de tout cœur qu’ils puissent trouver dans mon livre les ressources nécessaires pour mieux appréhender le deuil. Mon livre s’adresse aussi à l’entourage des parents endeuillés, j’espère leur livrer quelques clés pour mieux soutenir leurs proches qui traversent ce tunnel noir.


J’aimerais que mes lecteurs puissent croire qu’après une telle épreuve, il est encore possible de voir de belles choses arriver. La mienne a maintenant cinq et demi et fait mon plus grand bonheur.



A propos du deuil périnatal


Quel est le souvenir le plus douloureux de ton parcours de mamange? Quel est le souvenir le plus doux que tu gardes de ta fille?


Le souvenir le plus douloureux est celui d’avoir dû accepter de faire une croix sur tous mes rêves que j’avais pour ma petite fille. Chaque étape clé, comme ce qui aurait dû être sa rentrée au CP cette année, me retourne encore les tripes, moins souvent, moins longtemps, car s’il y a une chose qu’on déteste entendre dans les premiers temps, et qui est pourtant si vraie, c’est que « le temps fait (bien) son œuvre ».


Le souvenir le plus doux est celui de son petit nez rebondi et si parfait (l’échographe avait vu juste… de ce côté-là.)


Comment réussis-tu à faire vivre Ana au quotidien?

Elle n’a jamais été un tabou avec mon cercle proche : ni avec mari ni avec mes enfants (y compris le petit frère d’Ana, mon bébé espoir qui a d’ailleurs récemment voulu en savoir davantage sur son autre grande sœur), ou encore mes parents. J’ai eu, et j’ai toujours cette chance incroyable de pouvoir parler d’elle dès que j’en ai eu envie, encore et encore. Souvent, nous faisons quelque chose pour son anniverCiel.


L’inscrire au livret de famille a eu un bel effet pour crier à la face du monde que j’ai bel et bien 4 enfants !


La page Facebook et mon compte Instagram dédiés à Ana et son histoire me permettent quotidiennement de parler d’elle et surtout d’encourager, à mon niveau, d’autres parents qui traversent la même épreuve que celle que j’ai vécue il y a maintenant un peu plus de six ans.


Penses-tu que le deuil périnatal est assez abordé ? A l’hôpital ? Dans les médias? Quelles sont les actions que tu aimerais voir se mettre en place ?


J’aimerais que la discussion du deuil périnatal ne s’arrête pas au 15 octobre… C’est indéniable, le tabou se lève peu à peu grâce aux efforts de tous ces parents qui ne veulent pas qu’on oublie leurs bébés et que l’on continue à en prononcer le nom, mais il y a encore beaucoup à faire.


J’aurais tellement aimé que l’hôpital me dirige vers une association qui porte les paranges, dans les premiers temps si compliqués. J’aimerais qu’une mère sur le point d’accoucher d’un bébé qui ne criera pas puisse avoir un statut spécial à l’hôpital, j’aimerais des documentaires qui brisent le tabou pour que les gens soient prêts à épauler plutôt que de rester sur des à priori que la mort d’un bébé ou sa photo dégoûte encore…


Le mot de la fin


J’aimerais que la vie d’Ana continue d’avoir un impact et que son histoire serve les autres parents endeuillés à traverser cette douloureuse épreuve qu’est le deuil d’un bébé.



Un grand merci à Caroline pour le temps accordé à cet entretien. On pense très fort à Ana.

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